IA en ingénierie : les règles du jeu se précisent au Québec
Peut-on confier un calcul à l'intelligence artificielle ? Oui, répond en substance l'Ordre des ingénieurs du Québec, à condition de ne rien lui confier d'autre : ni la décision, ni la responsabilité, ni la compréhension. Ses six axes de vigilance dessinent une pratique exigeante, et parfaitement praticable.
De quoi il s'agit
Le Guide de pratique professionnelle de l'Ordre des ingénieurs du Québec comporte, depuis septembre 2025, une section « Intelligence artificielle et pratique du génie : lignes directrices », mise à jour en août 2026. Elle se déploie en quatre sous-sections, des principes et définitions jusqu'à l'utilisation responsable, et s'accompagne d'une synthèse des six axes de vigilance publiée en octobre 2025. Le point de départ est net : l'IA ne peut pas remplacer les ingénieurs, mais c'est un outil puissant qui transforme leur pratique, autant pour les tâches administratives que pour l'aide technique. Le cadre repose sur six axes de vigilance, chacun rattaché à des articles du Code de déontologie des ingénieurs.
Les six axes, et ce qu'ils exigent
- Responsabilité déontologique. L'ingénieur demeure entièrement responsable de ses décisions, de ses avis et des documents qu'il prépare. Il ne peut se déresponsabiliser en invoquant que l'IA a fait un calcul ou suggéré un plan d'action. Ses obligations envers le public et ses clients ne changent pas.
- Devoir de compétence. Pour vérifier une information, un calcul ou déceler une hallucination, il faut maîtriser le sujet. L'IA ne sert pas à pallier une compétence qu'on n'a pas. Comprendre globalement le fonctionnement de l'outil qu'on utilise, et actualiser ses connaissances, fait partie du devoir.
- Prudence et diligence. Toute prédiction ou réponse d'un système d'IA doit être validée, avec à l'esprit les risques d'erreur, de biais et d'hallucination, et l'ingénieur doit pouvoir expliquer et documenter sa démarche. L'IA est un outil d'assistance, pas de substitution : l'humain reste actif dans le processus décisionnel et technique. La vigilance s'étend à la sécurité informatique.
- Protection et confidentialité des données. Le secret des renseignements confidentiels et la protection des renseignements personnels s'appliquent aux données envoyées à un outil d'IA. L'Ordre met en garde spécifiquement contre les outils en libre accès, dont la gratuité s'accompagne souvent de politiques de confidentialité moins strictes.
- Intégrité et transparence. L'ingénieur doit informer le client des tâches accomplies à l'aide de l'IA et des conditions de son utilisation dans le mandat. Si les données du client sont traitées par un tel outil, il doit le sensibiliser aux risques et lui présenter les mesures d'atténuation.
- Impact environnemental et social. Les grands modèles de langage consomment beaucoup d'énergie ; le choix technologique fait partie des responsabilités déontologiques. L'Ordre ajoute deux enjeux à surveiller : la dépendance à l'IA, qui érode le sens critique, et l'automatisation des tâches d'entrée de carrière, qui prive la relève d'occasions d'apprentissage.
Ce que ça signifie pour vous
Pour une firme de génie-conseil : ces axes se traduisent presque mot pour mot en politique interne. Quels outils sont autorisés et avec quelles données ; quel niveau de validation selon le risque du livrable ; comment la démarche est documentée ; comment le client en est informé. Une firme qui ne peut pas répondre à ces quatre questions n'est pas conforme, même si ses calculs sont justes.
Pour un donneur d'ouvrage : vous avez le droit de savoir, et l'Ordre l'exige de vos fournisseurs. Demandez quelles tâches du mandat sont assistées par l'IA, où vos données transitent et comment les résultats sont validés. Une réponse claire est un signe de maturité, pas d'inquiétude.
Pour un gestionnaire BIM ou un architecte : la logique est transposable. Un modèle ou une donnée générés ou enrichis par l'IA restent sous la responsabilité du professionnel qui les livre. Les mêmes réflexes de validation, de traçabilité et de confidentialité s'appliquent.
Notre lecture
Ce cadre est une avancée importante pour l'utilisation de l'IA en ingénierie, parce qu'il clarifie les responsabilités, les limites et les conditions d'utilisation de ces outils. L'Ordre ne dit pas « n'utilisez pas l'IA ». Il dit : utilisez-la comme un outil d'assistance, gardez la main, comprenez ce que vous validez, protégez les données, dites-le au client. C'est exactement la différence entre un calcul accéléré et un calcul délégué.
Concrètement, nous appliquons l'IA là où elle rend le plus de services avec le moins de risque : la préparation des intrants, la vérification de cohérence entre documents, la génération de variantes à comparer, l'automatisation des tâches répétitives qui entourent la préparation d'une note de calcul. À chaque étape, la méthode de calcul reste celle de l'ingénieur, les hypothèses sont documentées, et le résultat est vérifié et approuvé par un ingénieur habilité avant d'engager quoi que ce soit. Le gain de temps est réel ; il ne vient pas d'un raccourci sur la validation, mais de sa préparation.
Notre conseil : avant d'acheter un outil, écrivez la règle. Pour chaque type de livrable, décidez qui valide, sur quels critères, avec quelle trace. Les six axes de l'Ordre vous donnent la grille. Le reste est de l'organisation, et c'est souvent ce qui manque le plus.
Ce sujet relève directement de notre expertise en Automatisation et IA appliquée. Discutons de ce que cela pourrait changer dans votre organisation.
Sources : Utilisation responsable de l'intelligence artificielle en génie, synthèse des six axes de vigilance, Ordre des ingénieurs du Québec, octobre 2025 ; Intelligence artificielle et pratique du génie : lignes directrices, Guide de pratique professionnelle de l'OIQ, publié en septembre 2025, modifié en août 2026.

Christian Glaude
Stratège BIM-IA et transformation numérique, fondateur de ConsultantsBIM